Le rêve d’André Grimaldi

Mise en ligne par Webmaster le 07 décembre 2009
Categorie: Communiqués

 J’AI FAIT UN REVE

 

 Le système de santé français hybride (financement public, distribution publique et privée) a montré pendant longtemps sa supériorité sur le système anglais, pour l’essentiel étatique, et sur le système américain majoritairement privé. Cependant, l’augmentation annuelle régulière du coût de la santé atteignant 11 % du PIB, contre 9 % en Angleterre et 16 % aux USA, impose une régulation. La question est : laquelle ? De façon surprenante par ces temps de crise, c’est la régulation par le marché, à l’américaine, transférant une partie des coûts de la collectivité vers les ménages, qu’ont choisi nos dirigeants. En effet, pour les néolibéraux qui inspirent nos gouvernants, seul le marché libre où chacun achète selon ses moyens, permet d’assurer l’adéquation entre l’offre et la demande solvable, et seule la concurrence permet d’obtenir la qualité au moindre coût. Quant à la productivité des professionnels, elle ne peut être stimulée que par l’intéressement financier et la précarisation de l’emploi.  Le « new management » industriel, associant recentrage de l’activité sur le « cœur de métier  », rotation des tâches et mobilité des agents, permet la souplesse nécessaire à l’adaptation. Bref, le merveilleux modèle France Telecom !

Qu’importe que le marché ne puisse pas répondre au cahier des charges de la santé –utilité sociale, qualité élevée et moindre coût- comme l’ont montré toutes les expériences historiques, pour la simple raison que l’usager n’est pas un consommateur éclairé qui a choisi d’être malade, mais une personne  plus ou moins affaiblie, plus ou moins angoissée, dont les besoins sont potentiellement illimités, ce qui rend le marché totalement manipulable. La seule question qui vaille est : comment appliquer ce projet mercantile au système de santé français ?

D’abord, en changeant le vocabulaire : ne dites plus médecins ou infirmières mais producteurs de soins, ne parlez plus de patients ou d’usagers mais de consommateurs ou de clients,  ne dites plus répondre aux besoins de la population mais gagner des parts de marché, ne parlez plus de dévouement ou pire de sacerdoce mais de gains de productivité et de travail à flux tendu (d’aucuns ont fait le calcul qu’une consultation de patients sidéens n’est rentable que si elle ne dure pas plus de 12 minutes par patient), ne dites plus salaire ou indemnité mais part variable à l’activité. Au début on sourit puis on s’y fait, et en le répétant suffisamment, on finit par le penser.

 

Mais comment créer un marché qui n’existe pas ?

- D’abord en mettant en place un financement par un pseudo prix de marché administré (la tarification par pathologie dite à l’activité ou T2A), et surtout en imposant une convergence des tarifs (sorte de prix uniques) d’abord intra-sectorielle (entre tous les hôpitaux confondus), puis inter-sectorielle (public – privé), comme le réclame à corps et à cris la fédération de l’Hospitalisation Privée (FHP). Cette convergence intersectorielle avait été reportée à 2018 sous la pression du mouvement des personnels soignants médicaux et paramédicaux des hôpitaux publics en avril dernier mais cédant au lobbying des cliniques privées commerciales Roseline Bachelot, revenant sur la parole donnée, a décidé de la mettre en place progressivement dès 2010  « à titre expérimental » bien sûr. 

  - Ensuite en supprimant dans la loi HPST les trois secteurs – hôpitaux publics, hôpitaux privés à but non lucratif participant au service public PSPH, et cliniques privées commerciales rassemblant l’ensemble sous le joli nom d’établissements de santé, ce qui permet ensuite à la Ministre de prétendre constituer, grâce aux agences régionales de santé (ARS), « un grand service public unifié de santé ». Tout l’art de la communication est dans « l’unifié » qu’il faut traduire par « vente à la découpe des missions de service public ». Légitimement, le président de la Générale de Santé, Monsieur Frédéric Rostand, se félicite que la loi HPST ait « ouvert plus largement les missions de service public aux établissements de santé privée, notamment la formation des internes et des chefs de clinique ». Résultats : à l’Assistance publique de paris (AP-HP), on parle de la suppression de 4 500 emplois dont 500 emplois médicaux d’ici 2012, à Lyon le Directeur Paul Castel a fait savoir que pour retrouver l’équilibre financier, « il faudra vendre l’immobilier, diviser par 4 les investissements, rationnaliser la logistique, spécialiser les 17 hôpitaux, ne remplacer qu’un départ sur 4 pour le personnel administratif, 1 sur 2 pour le personnel médico-technique et 3 sur 4 pour les soignants ». Pendant ce temps, la Générale de Santé se félicite d’avoir investi 220 millions d’euros en 2008 et autant pour 2009, et d’avoir accueilli 450 praticiens dans les 18 derniers mois. En réalité, nous sommes au milieu du gué. Les concepteurs du projet avancent pas à pas. Première étape : on nous a dit « T2A à moins de 50 %, délégation de pouvoirs de gestion aux médecins, augmenter l’activité ». Deuxième étape 2008 : « T2A 100 %, cogestion entre les médecins et l’administration, améliorer l’efficience ». Troisième étape 2009 : « HPST : fin de la cogestion, vous êtes là pour obéir au directeur, plafonnement des emplois et donc réduction de l’activité ». Très vite, nous allons connaître la quatrième étape : « changement de statut des médecins hospitaliers devenant contractuels » (comme les directeurs d’hôpitaux). Puis la cinquième étape : « changement de statut de l’hôpital public, devenant un établissement privé à but non lucratif et changement de statut pour les personnels nouvellement embauchés ». Parallèlement, « pour sauver la Sécu » il est prévu d’augmenter le reste à charge pour les patients (franchises, forfaits, augmentation des tarifs des mutuelles, etc …), puis le transfert de la gestion du financement des affections longue durée (ALD) aux mutuelles et aux assurances privées, au nom de l’amélioration de la qualité des soins grâce à des « contrats qualité personnalisés » négociés entre les assureurs et les professionnels. On peut imaginer une sixième étape, avec la fin du monopole de la Sécurité Sociale et une septième avec l’abrogation de l’ ONDAM (Objectif national de dépense des l’Assurance Maladie). Ainsi serait né un nouveau système de santé, véritable co-production franco-américaine ayant gardé du système français la CMU et le financement des cas les plus graves par la collectivité, et ayant pris au système américain la gestion par les assureurs privés du marché rentable de la santé : un cauchemar pour les médecins et pour les malades, un rêve pour les assureurs et les « nouveaux manageurs ».

 

  Pr André Grimaldi

Service de diabétologie Pitié Salpêtrière

Auteur de « L’Hôpital malade de la rentabilité » Fayard 2009


6 Réponses »

  1. Sommes parfaitement en phase avec le pr Grimaldi. Il en va du service de santé comme des autres services publics : tout pour la rentabilité, que ce soit au prix du démantèlement des services et du mépris du public - consommateur. Ce sont les lois du système libéral poussé à l’extrême. Sombres perspectives …

  2. Pourquoi ne pas en finir une bonne fois avec la “faute originelle” de 1945 = faire cohabiter un financement public du risque maladie avec une organisation mixte, publique-privée, de la délivrance des soins ?

    Il ne s’agirait ni de privatiser tout, ni d’étatiser tout, mais d’inventer un modèle hybride, exclusif, où tout devra être fait pour bien soigner, et nulle part, le moindre euro dépensé sans justification.

    Ce ne serait ni le marché (incontrôlable, toujours, dans sa course au profit), ni l’administratif (incontrôlable, parfois, dans ses dérives de dépenses inutiles)mais un simple bien commun, financé en commun et géré en commun, avec une vraie démocratie sanitaire et des acteurs qui se respectent.

    Encore un rêve ?

  3. Ce qui m’inquiète le plus dans ce système c’est que les personnes qui sont à la CMU (elles n’ont pas eu d’autre choix) sont systématiquement refusées par certains chirurgiens ( 2cas : ophtalmo et chirurgie osseuse pour hernie discale) car pas rentables.
    Où est passée la belle inspiration qui est à la naissance de notre système de santé ?

  4. l’Union des Groupements d’Achat Publics n’est pas une société à but non lucratif la facilité engendre toujours le gaspillage sur le dos du contribuable pour le bien de qui ?… Mr le Prof. Grimaldi fait une synthèse de ce qui est déjà présent et va s’amplifier dans le futur, libre à nous de l’accepter ou pas .

  5. A/A MOUVEMENT DE DEFENSE DE L’HOPITAL PUBLIC

    Cher(e) Monsieur/Madame,

    Après avoir consulté votre web, permettez-nous de nous presenter.

    Nous sommes membres d’une organisation nommée: “Coordinadora Anti-privatización de la Sanidad madrileña” http://www.casmadrid.org

    Voilà déjà cinq ans que ce mouvement fut créé ayant comme objectif de lutter contre la privatisation de la Santé Publique, but de notre gouvernement autonome de la Communauté de Madrid, privatisation sans précédent dans notre pays.

    Nous ne recevons guère de subvention d’aucun organisme official et nous ne comptons pas non plus, parmi nous, d’aucun représentant d’un parti politique quelconque.

    Si c’est posible, nous serions très heureux d’ être en contact avec vous afin d’établir un échange aussi bien dans le domaine de l’information que de l’expérience.

    En attendant de vous lire, recevez Monsieur/Madame nos salutations les plus sincères

    Dra. Delia Alvarez Edo

    CASMadrid

  6. bonjour
    en tant que praticien hospitalier je suis choqué par les réformes en cours et je constate que le “rêve” du Pr Grimaldi est devenu un cauchemar bien réel!
    avec plusieurs personnes travaillant en hôpital, mais aussi des “clients” (nouvelle dénomination pour les usagers du service public) nous souhaitons mettre en place une structure, rattachée au MDHP, mais qui agirait localement pour défendre les valeurs humaines et citoyennes, portées jusque là par l’hôpital public.
    que pouvez-nous nous conseiller pour cet objectif?
    merci de votre aide

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