3,6 millions de décès ont été rattachés dans le monde, pour la seule année 2023, à un excès de cholestérol LDL. Le chiffre sort d’une évaluation du risque attribuable conduite selon la méthodologie du Global Burden of Disease et mise en ligne le 29 juillet 2026 par le JAMA. Il est encadré par une fourchette d’incertitude qui va de 2,2 à 5,4 millions.
Le même jeu de données produit deux courbes qui partent en sens opposés. Rapportée à une population d’âge constant, la mortalité attribuable au LDL a reculé de 45,6 % depuis 1990 ; en valeur absolue, décès et années de vie en bonne santé perdues confondus, cette charge a augmenté de 38,5 %. Aucune des deux n’est fausse. Elles ne répondent simplement pas à la même question, et savoir laquelle répond à quoi change tout ce que vous pouvez en tirer.
Le chiffre qui circule, et d’où il sort exactement
Le décompte porte sur l’année 2023 : 3,6 millions de décès d’adultes attribués à un cholestérol LDL supérieur au niveau de référence retenu par les auteurs, soit 6,0 % de la mortalité mondiale toutes causes confondues. Six décès sur cent. La fourchette d’incertitude, elle, s’étend de 2,2 à 5,4 millions.
Le même travail chiffre la perte de santé à 90,7 millions d’années de vie en bonne santé perdues, avec une fourchette de 58,9 à 123,3 millions, soit 3,2 % du total mondial. Cet indicateur, appelé DALY dans la littérature scientifique, additionne les années de vie perdues par décès prématuré et les années vécues avec une incapacité. Il pèse donc autre chose qu’un décompte de morts : une personne qui survit à un infarctus avec des séquelles y figure, alors qu’elle n’apparaît pas dans les 3,6 millions.
L’analyse a été mise en ligne le 29 juillet 2026, puis reprise dans le numéro imprimé daté du 25 août 2026 ; c’est la première date qui situe le résultat scientifique. Elle est signée collectivement par les GBD 2023 LDL Cholesterol Collaborators, le consortium du Global Burden of Disease, et conduite depuis l’Institute for Health Metrics and Evaluation de l’université de Washington, où Christian Razo en a présenté publiquement les résultats.
Le périmètre est large : 204 pays et territoires, adultes de 25 ans et plus, série continue de 1990 à 2023, à partir de 806 études issues de 161 pays. Aucun de ces 3,6 millions de décès n’a pourtant été constaté comme un décès par cholestérol. C’est une estimation, et le mot n’est pas une précaution de style.
Comment se fabrique un décès attribué au cholestérol
Le calcul part d’une question contrefactuelle : combien de décès en moins si toute la population adulte de la planète avait un LDL au niveau de référence, tout le reste étant inchangé ? L’écart entre le monde observé et ce monde théorique donne la charge attribuable. Aucun certificat de décès ne porte la mention « cholestérol ».
Lue à rebours, l’opération ne dit rien. Elle n’identifie pas les personnes concernées et ne permet pas de savoir si telle crise cardiaque, chez telle personne, serait survenue de toute façon. Elle répartit un excès de risque sur une population entière, jamais sur des individus.
Le décompte ne retient que deux causes de décès : la cardiopathie ischémique — l’atteinte des artères qui irriguent le cœur, dont l’infarctus est la forme aiguë — et l’AVC ischémique, celui qui résulte de l’obstruction d’une artère cérébrale. L’AVC hémorragique, provoqué par la rupture d’un vaisseau, n’entre pas dans le calcul. La distinction n’est pas cosmétique : ce que ce chiffre couvre, ce sont les obstructions artérielles, pas les hémorragies.
La fourchette d’incertitude mérite le même regard que l’estimation centrale. De 2,2 à 5,4 millions, la borne haute vaut plus du double de la borne basse. Cet écart traduit une réalité de mesure : beaucoup de pays ne relèvent pas systématiquement le cholestérol de leur population, et les auteurs modélisent à partir de 806 études couvrant 161 pays sur les 204 étudiés. Quarante-trois pays et territoires ne fournissent donc aucune des études sources. Les auteurs désignent eux-mêmes ces lacunes de mesure et de surveillance comme ce qui reste à combler.
Écrire que le cholestérol LDL a tué 3,6 millions de personnes est donc inexact. Il s’agit d’une estimation par risque attribuable, assortie d’une fourchette allant de 2,2 à 5,4 millions. C’est un modèle, pas un comptage.
Un LDL « élevé » selon le GBD, ce n’est pas un LDL au-dessus du seuil de soins
Le niveau de référence retenu pour définir l’excès se situe entre 35 et 54 mg/dL, soit 0,35 à 0,54 g/L dans les unités des laboratoires français. C’est un optimum théorique, observé dans des populations à très faible risque cardiovasculaire, et il ne sert qu’à fixer le point zéro du calcul. Ce n’est pas une cible de soins.
La conséquence est arithmétique. À ce niveau, la quasi-totalité des adultes de la planète est comptée comme exposée : environ 2,5 milliards d’adultes en 1990, environ 4,6 milliards en 2023. Ces deux ordres de grandeur proviennent de la présentation publique des résultats, non du résumé de l’étude. Être « exposé » au sens du Global Burden of Disease signifie dépasser 0,54 g/L, pas relever d’un traitement.
Un repère rend l’écart tangible. La dernière mesure de population disponible en France, l’étude Esteban conduite par Santé publique France en 2014-2016, situe le LDL moyen des adultes de 18 à 74 ans à 1,30 g/L : plus de deux fois la borne haute du niveau de référence du GBD. Cela ne range pas pour autant le pays dans une catégorie à risque définie par l’étude, puisque celle-ci ne définit aucune catégorie clinique.
Ce seuil répond à une question de comptabilité mondiale. Il ne répond à aucune question médicale individuelle.
Le taux divisé par deux, le nombre en hausse de 38,5 % : deux mesures, deux questions
Entre 1990 et 2023, le taux de mortalité standardisé sur l’âge attribuable au LDL a reculé de 45,6 %, et le taux d’années de vie en bonne santé perdues de 39,5 %. Sur exactement la même période, la charge absolue — le nombre de décès et d’années perdues — a progressé de 38,5 %. Les trois chiffres sortent du même jeu de données.
Standardiser sur l’âge consiste à recalculer la mortalité comme si tous les pays et toutes les années avaient la même pyramide des âges. L’opération est invisible dans le résultat publié, et c’est pourtant elle qui produit tout l’écart entre les deux courbes. Elle autorise la comparaison entre 1990 et 2023 sans que le vieillissement de la population la fausse. Le nombre absolu, lui, n’efface rien : il compte les décès tels qu’ils surviennent, dans la population telle qu’elle est.
Le mécanisme de la hausse en nombre est arithmétique, pas biologique. Un risque par personne divisé par près de deux, appliqué à une population adulte bien plus nombreuse et beaucoup plus âgée, produit davantage de décès. Le vieillissement déplace chaque année des millions de personnes vers les tranches d’âge où la mortalité cardiovasculaire est de toute façon élevée. Rien dans ces courbes ne dit que le cholestérol est devenu plus dangereux.
Trois indicateurs, trois questions distinctes.
| Indicateur | Évolution 1990-2023 | Question à laquelle il répond |
|---|---|---|
| Taux de mortalité standardisé sur l’âge | −45,6 % | La prévention et les traitements progressent-ils ? |
| Taux brut, tous âges confondus | globalement stable, sans chiffre publié | Quelle pression pèse aujourd’hui sur les systèmes de soins ? |
| Charge absolue attribuable (décès et années perdues) | +38,5 % | Quel poids réel, décès et années de vie perdues réunis ? |
La stabilité des taux tous âges figure dans le résumé diffusé de l’étude ; aucun chiffre n’y est publié à l’appui. Elle donne une direction, pas une amplitude.
Les auteurs articulent eux-mêmes les deux courbes dans la section « Conclusions and Relevance » de leur résumé, et c’est la formulation qui fait le fait : « Malgré des taux standardisés sur l’âge en recul, la charge absolue liée au LDL a augmenté depuis 1990 sous l’effet des changements démographiques, et s’est déplacée vers les pays à niveau sociodémographique intermédiaire. » Autrement dit : le risque individuel baisse, la population exposée grossit et vieillit plus vite que le risque ne recule, et le centre de gravité du problème glisse vers les pays à revenu intermédiaire.
Deux lectures sont donc fausses. « Le risque recule, on peut relâcher » ignore que le nombre de morts monte. « C’est une explosion mondiale » ignore que le risque, par personne, a été presque divisé par deux. Les deux chiffres sont vrais ensemble.
Six décès sur cent dans le monde, un décès cardiovasculaire sur cinq
Un pourcentage ne veut rien dire sans son dénominateur. Rapportés à la mortalité mondiale totale, les 3,6 millions pèsent 6,0 %, soit six décès sur cent. Rapportés aux seules maladies cardiovasculaires, ils en représentent 18,9 %, près d’un décès sur cinq, et 8,1 % des décès par maladie non transmissible.
La répartition par cause, telle que rapportée à propos de cette publication, place 2,7 millions de décès du côté de la cardiopathie ischémique — près d’un tiers des décès de cette cause — et 0,87 million du côté de l’AVC ischémique, soit 27 % des décès dus à ce type d’AVC. Cette répartition, comme les parts rapportées plus haut aux décès cardiovasculaires et aux maladies non transmissibles, ne figure pas dans le résumé public de l’étude : elle provient de reprises concordantes entre elles, arithmétiquement compatibles avec le total de 3,6 millions.
Le calcul inverse fournit des repères d’échelle. Si 3,6 millions valent 6,0 % de la mortalité, le total mondial approche 60 millions de décès en 2023 ; si ces mêmes 3,6 millions valent 18,9 % des décès cardiovasculaires, ceux-ci approchent 19 millions. Les maladies cardiovasculaires restent la première cause de mortalité dans le monde. Le chiffre est modeste rapporté à toute la mortalité, considérable rapporté à la maladie concernée.
La charge ne se répartit pas uniformément sur la planète. Un tiers du fardeau mondial lié au LDL élevé se concentre en Inde et en Chine. Les moyennes nationales les plus basses, sous 80 mg/dL soit 0,80 g/L, s’observent au Burkina Faso, au Lesotho, en Somalie et au Rwanda ; les plus hautes, au-delà de 135 mg/dL soit 1,35 g/L, en Serbie, en Slovénie, en Russie, en Norvège et en Autriche. Le LDL moyen recule en Belgique, aux Pays-Bas, en Norvège, en Finlande, en Allemagne, en Suisse et en Suède, pendant qu’il grimpe à São Tomé-et-Príncipe, au Cameroun et au Bangladesh, partis de très bas.
La Norvège figure dans les deux listes : niveau élevé, tendance à la baisse. Le LDL moyen recule là où le dépistage et les traitements sont installés de longue date, et progresse là où l’exposition monte plus vite que l’accès aux soins.
Ce que ce décompte ne dit pas de votre prise de sang
Une charge attribuable ne s’additionne pas. Une même crise cardiaque peut être attribuable à la fois au cholestérol LDL, à l’hypertension, au tabac et à l’excès de poids : les fractions se recouvrent et leur somme dépasse largement 100 % de la mortalité. Mettre ces 3,6 millions en regard de l’estimation attribuée à un autre facteur de risque cardiovasculaire n’a donc pas de sens sans cette réserve.
Sur la France, ce travail ne fournit pas de chiffre exploitable : les résultats détaillés pays par pays ne sont pas accessibles publiquement, et le texte intégral pas davantage. Les données françaises reprises ici viennent donc de Santé publique France, et d’elle seule.
En France, les maladies cardiovasculaires sont la deuxième cause de décès, derrière les cancers, alors qu’elles occupent le premier rang à l’échelle mondiale. L’étude Esteban, menée en 2014-2016 et publiée en 2018 dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire, mesure un LDL moyen de 1,30 g/L chez les 18-74 ans, sans différence significative entre hommes et femmes. Environ un adulte sur cinq dépasse 1,6 g/L (19,3 %) et 6,0 % dépassent 1,9 g/L. Ces mesures ont dix ans passés : elles décrivent le milieu des années 2010, pas 2026.
Deux autres résultats de cette enquête disent plus que la moyenne. En 2015, un peu plus d’une personne concernée sur deux — 51,3 % de celles qui dépassaient 1,6 g/L ou étaient déjà traitées — se savait hypercholestérolémique. Et la proportion d’adultes sous hypolipémiant, 8,8 % au total (10,9 % des hommes, 6,7 % des femmes, dont 83,4 % sous statine), avait reculé de 29,6 % entre 2006 et 2015, sans que le niveau moyen de LDL, lui, ait bougé.
Ce chiffre mondial ne fixe le risque d’aucun individu. Le niveau qui compte pour vous dépend de votre risque cardiovasculaire global — âge, tension, tabac, diabète, antécédents familiaux — et non d’un seuil calculé pour comptabiliser des décès à l’échelle de la planète.
L’essentiel à retenir
- 3,6 millions de décès ont été attribués dans le monde en 2023 à un excès de cholestérol LDL, dans une fourchette allant de 2,2 à 5,4 millions. Il s’agit d’une estimation par risque attribuable, pas d’un comptage de décès constatés.
- Le risque par personne recule : le taux de mortalité standardisé sur l’âge a baissé de 45,6 % depuis 1990. La charge absolue, elle — décès et années de vie en bonne santé perdues réunis —, a progressé de 38,5 %, parce que la population adulte est plus nombreuse et plus âgée.
- Ces 3,6 millions représentent six décès sur cent dans le monde, mais, selon la répartition rapportée, près d’un décès cardiovasculaire sur cinq et près d’un décès sur trois par cardiopathie ischémique.
- Le niveau de référence du Global Burden of Disease, 0,35 à 0,54 g/L, est un point zéro de calcul. Ce n’est pas une cible de traitement.
- En France, la dernière mesure de population disponible (Esteban, 2014-2016) situe le LDL moyen à 1,30 g/L, et une personne concernée sur deux seulement se savait hypercholestérolémique.
Questions fréquentes
Le cholestérol LDL a-t-il tué 3,6 millions de personnes en 2023 ?
Non, pas au sens d’un décompte. Ce nombre est le résultat d’un calcul contrefactuel : il estime combien de décès par cardiopathie ischémique et par AVC ischémique auraient été évités si toute la population adulte avait un LDL au niveau de référence retenu par les auteurs. L’estimation est assortie d’une fourchette d’incertitude de 2,2 à 5,4 millions, et aucun certificat de décès ne porte cette cause.
Pourquoi le nombre de décès augmente-t-il alors que le risque baisse ?
Parce que les deux chiffres ne mesurent pas la même chose. Le taux standardisé sur l’âge, en baisse de 45,6 % depuis 1990, décrit le risque à structure d’âge constante. Le nombre absolu, en hausse de 38,5 %, ne porte pas que sur les décès : il agrège les décès et les années de vie en bonne santé perdues, dans la population réelle, plus nombreuse et beaucoup plus âgée qu’en 1990. Un risque individuel plus faible appliqué à beaucoup plus de personnes âgées donne davantage de morts.
Un LDL à 1,30 g/L entre-t-il dans la catégorie « élevé » de cette étude ?
Au sens strict du calcul, oui, puisque le niveau de référence du Global Burden of Disease s’arrête à 0,54 g/L. Mais ce niveau est un optimum théorique servant à mesurer une charge mondiale, pas un seuil de traitement : environ 4,6 milliards d’adultes se situent au-dessus. La valeur qui compte pour vous s’apprécie avec votre risque cardiovasculaire global, en consultation.
Peut-on additionner ces 3,6 millions aux décès attribués au tabac ou à l’hypertension ?
Non. Un même décès peut être attribuable à plusieurs facteurs de risque en même temps : les fractions se recouvrent et leur somme dépasse largement la mortalité réelle. Comparer deux estimations attribuables sans mentionner ce recouvrement conduit à des totaux absurdes.
Quelles causes de décès sont comptées dans ce chiffre ?
Deux seulement : la cardiopathie ischémique et l’AVC ischémique. La répartition rapportée à propos de cette publication place 2,7 millions de décès du côté de la première, 0,87 million du côté du second. L’AVC hémorragique, dû à la rupture d’un vaisseau cérébral, n’entre pas dans le décompte, et aucune autre cause de mortalité non plus.
