Une dizaine de cancers de l’estomac en plus par an pour 100 000 personnes buvant un verre sucré quotidien : voilà l’ordre de grandeur que recouvre le « risque multiplié par 2,45 » apparu le 17 août 2026. Le rapport relatif impressionne, le décompte beaucoup moins, parce que ce cancer est rare. Ce décompte n’est publié nulle part sous cette forme : il est reconstitué plus bas à partir du nombre de cas et de la durée de suivi rapportés.

Le résultat vient de deux cohortes américaines de professionnels de santé suivies depuis 1986 ; l’analyse a été mise en ligne dans la revue Gastro Hep Advances. Elle n’établit pas que les sodas provoquent un cancer de l’estomac. Elle établit que, dans ces deux groupes, les personnes qui en buvaient tous les jours ont eu plus de cancers gastriques que les plus faibles consommateurs. Tout ce que vous lirez ensuite tient dans l’écart entre ces deux phrases.

Helicobacter pylori, sel, tabac : les causes déjà identifiées du cancer de l’estomac

Le cancer de l’estomac est d’abord une maladie d’infection. La colonisation durable de la muqueuse gastrique par la bactérie Helicobacter pylori multiplie par 6 le risque de développer ce cancer, selon l’état des connaissances présenté en 2026 dans le cours POSTU de la FMC-HGE, l’organisme de formation continue des hépato-gastroentérologues français. Aucun autre facteur connu n’approche ce niveau. C’est pourquoi l’infection à Helicobacter pylori occupe, dans ce dossier, la place que le tabac occupe dans celui du cancer du poumon.

Du côté de l’alimentation, l’état de la preuve établi avant ce travail par le World Cancer Research Fund et l’American Institute for Cancer Research retenait quatre entrées : les aliments conservés par salaison, la viande transformée pour les tumeurs situées hors du cardia, l’alcool à forte dose — au-delà d’environ 45 g par jour, soit à peu près trois verres — et le surpoids pour les tumeurs du cardia, cette zone de jonction entre l’œsophage et l’estomac. Les boissons sucrées ne figuraient dans aucune de ces catégories.

En France, ce cancer recule depuis 1990 chez les hommes comme chez les femmes. Les estimations d’incidence varient selon l’année et le périmètre retenus : le cours POSTU 2026 avance 4 657 nouveaux cas pour 2018, dont 65 % chez l’homme, pour des taux de 6,3 et 2,7 pour 100 000 ; le thésaurus national de cancérologie digestive, dans son chapitre estomac mis à jour en avril 2026, retient 6 515 cas pour 2023, d’après les estimations du réseau français des registres de cancers Francim. Pour vous repérer, l’estimation la plus récente est la référence utile : environ 6 500 nouveaux cas par an en France métropolitaine, tous sexes confondus, pour 2023. À comparer aux 433 136 cancers toutes localisations recensés en France en 2023 par l’Institut national du cancer, cela représente environ un cancer sur cent. L’estomac fait toutefois partie des localisations dont la survie nette à cinq ans reste parmi les plus basses. Rare, mais grave.

Facteurs de risque du cancer de l’estomac et ordres de grandeur associés
FacteurStatut avant ce travailOrdre de grandeurSource
Infection à Helicobacter pyloriPremier facteur de risque identifiéRisque multiplié par 6POSTU 2026, FMC-HGE
Aliments conservés par salaisonFacteur alimentaire retenuNon chiffré iciWCRF / AICR
Viande transformée (tumeurs hors cardia)Facteur alimentaire retenuNon chiffré iciWCRF / AICR
Alcool à forte doseFacteur retenu au-delà d’un seuilEnviron 45 g par jour, soit trois verresWCRF / AICR
Boissons sucrées quotidiennesAbsent des facteurs reconnusAssociation : risque multiplié par 2,45 (1,49 à 4,04), soit une dizaine de cas de plus pour 100 000 personnes par anCohortes NHS et HPFS, 2026

Deux cohortes suivies depuis 1986, 278 cancers, un risque multiplié par 2,45

Les données proviennent de deux suivis américains de longue durée. La Nurses’ Health Study a recruté des infirmières âgées de 30 à 55 ans ; la Health Professionals Follow-up Study a recruté des professionnels de santé masculins âgés de 40 à 75 ans. Les deux démarrent en 1986 et courent jusqu’en juin 2021 pour la première, janvier 2022 pour la seconde. Au total, plus de 111 000 participants, environ 68 300 femmes et 43 000 hommes ; les documents disponibles ne s’accordent pas au millier près sur l’effectif analysé. Le suivi cumule plus de 3,2 millions de personnes-années — une personne-année, c’est une personne observée pendant un an —, soit près de trente ans par participant en moyenne. Une cohorte de ce type observe des gens vivre : elle enregistre ce qu’ils déclarent consommer, puis attend de voir qui tombe malade.

L’exposition est mesurée par questionnaire de fréquence alimentaire, rempli par les participants eux-mêmes et répété au fil du suivi. Une portion correspond à 237 millilitres, soit un peu moins qu’une canette de 33 centilitres. Sont comptées comme boissons sucrées les sodas, les punchs, les limonades et les boissons pour sportifs ; les boissons édulcorées désignent les sodas allégés. Pendant tout le suivi, 278 cancers de l’estomac sont survenus, 140 chez les femmes et 138 chez les hommes.

Rapportée aux plus faibles consommateurs, la consommation quotidienne s’accompagne d’un risque instantané — la vitesse à laquelle les nouveaux cas apparaissent au fil du suivi — multiplié par 2,45, avec un intervalle de confiance à 95 % compris entre 1,49 et 4,04. Les documents disponibles ne décrivent pas la catégorie de comparaison de la même façon — « moins d’une fois par mois » d’un côté, « jamais » de l’autre —, ce qui invite à s’en tenir à la formule prudente. Ces chiffres sont repris du communiqué de l’établissement des auteurs et de couvertures qui citent le texte, la publication elle-même n’ayant pas pu être ouverte.

Cet intervalle de 1,49 à 4,04 mérite qu’on s’y arrête, car il porte l’incertitude de tout le résultat. Avec 278 événements à répartir entre plusieurs catégories de consommation, les données restent compatibles avec un sur-risque modeste comme avec un risque quadruplé. C’est aussi la clé de lecture de l’écart affiché entre cohortes : 3,04 chez les femmes, 1,99 chez les hommes. Deux nombres issus de deux séries d’environ 140 cas chacune, dont les marges se recouvrent largement, ne suffisent pas à établir une différence biologique entre les sexes. L’écart peut n’être que du bruit.

L’auteur senior du travail, le gastro-entérologue et épidémiologiste Andrew T. Chan, résume ainsi la portée du résultat dans le communiqué de Mass General Brigham : « C’est la première étude à démontrer une association entre la consommation de boissons sucrées et le cancer gastrique dans une population américaine. » Cette phrase se trouve dans le communiqué de l’établissement, pas dans le texte de la revue, et elle pose elle-même deux bornes : une association, et une population américaine. Lue mot à mot, elle interdit d’écrire que le sucre cause ce cancer.

Un risque doublé sur une maladie rare : combien de cas cela représente

Un rapport de risque ne veut rien dire sans le risque de départ. Dans ces deux cohortes, 278 cancers survenus sur plus de 3,2 millions de personnes-années correspondent à environ 8,7 cas pour 100 000 personnes et par an, toutes consommations confondues. Ce taux n’est pas publié tel quel par les auteurs : il se déduit des deux nombres qu’ils rapportent et vaut comme ordre de grandeur, pas comme résultat d’étude.

Reste à répartir ce taux moyen entre les deux extrémités de consommation, dans le rapport de 2,45 observé. On passe alors de l’ordre de 7 cas pour 100 000 et par an chez les plus faibles consommateurs à l’ordre de 17 chez les consommateurs quotidiens. L’écart représente une dizaine de cas supplémentaires pour 100 000 personnes chaque année, soit environ 3 cas supplémentaires pour 1 000 personnes sur trente ans de suivi. Sur 1 000 buveurs quotidiens observés pendant trois décennies, l’ordre de grandeur reste donc de quelques cas, pas de dizaines. Si vous buvez un verre sucré chaque jour, c’est de cette échelle qu’il s’agit, pas d’un basculement.

Le calcul part du taux moyen observé dans la cohorte et le partage entre deux groupes selon le rapport publié. En sens inverse, il ne dit rien : ni combien de ces 278 cancers auraient été évités si personne n’avait bu de boisson sucrée, ni quelle proportion des buveurs quotidiens serait tombée malade pour cette raison précise. Passer d’un rapport de risque à un nombre de cas évitables suppose d’avoir déjà admis que la boisson est en cause, ce que le protocole ne permet pas. Le site a déjà détaillé cette opération à propos des oméga-3 et de la fibrillation auriculaire, où lire un risque relatif à partir du risque de départ changeait entièrement la conclusion pratique.

Ce détour par les cas permet aussi de situer le sucre parmi les autres facteurs. Le même cancer voit son risque multiplié par 6 chez les porteurs d’Helicobacter pylori, une infection qui concerne une part importante de la population adulte et qui reste, à ce jour, le principal facteur de risque du cancer de l’estomac. Le sel de conservation et le tabac pèsent eux aussi dans ce dossier depuis longtemps. La boisson sucrée y entre par une porte nettement plus étroite. Un petit risque multiplié reste un petit risque.

Danger d'aspartame Différentes boissons gazeuses et bonbons contenant des substituts du sucre sur fond blanc

Les angles morts de l’étude : H. pylori, localisation de la tumeur, mode de vie

Le premier angle mort porte sur la bactérie elle-même. Le statut sérologique vis-à-vis d’Helicobacter pylori n’était connu que pour un sous-échantillon : 616 participantes de la Nurses’ Health Study et 324 participants de la Health Professionals Follow-up Study, sur plus de 111 000 personnes analysées. Dans ce sous-groupe, ni les boissons sucrées ni les boissons édulcorées n’apparaissent liées à la présence de la bactérie. C’est rassurant sur une hypothèse précise, mais quelques centaines de sérologies ne permettent pas d’écarter le facteur dominant à l’échelle de l’ensemble.

Le deuxième tient à la nature même du dispositif. Personne n’a assigné les participants à boire ou à ne pas boire : ils ont choisi eux-mêmes, et l’on observe ensuite ce qui leur arrive. Une cohorte de ce type peut établir qu’un comportement va de pair avec une maladie ; elle ne peut pas établir qu’il la provoque. La différence entre « les gros consommateurs de sodas ont eu plus de cancers de l’estomac » et « les sodas donnent le cancer de l’estomac » n’est pas une nuance de style. Seule la première phrase est autorisée par ces données.

Le troisième angle mort est le portrait type du gros consommateur, qui n’a rien de neutre : indice de masse corporelle plus élevé, tabagisme plus fréquent, alimentation globalement plus transformée et plus salée, environnement social différent. Les modèles statistiques corrigent ces écarts, mais une correction ne neutralise jamais complètement ce qu’elle mesure mal — et ici, l’exposition repose sur des questionnaires remplis par les participants. Or aucun de ces traits n’est étranger au cancer de l’estomac : le tabac en fait partie, l’alimentation salée aussi. Mal mesurés, ils laissent une part de leur propre effet attribuée à la boisson. C’est le point où les études d’observation en nutrition se retournent le plus souvent.

Les auteurs listent d’autres limites : antécédents familiaux incomplets, absence de localisation anatomique des tumeurs — donc impossibilité de séparer les formes du cardia des autres, alors que leurs facteurs de risque diffèrent —, et une population majoritairement blanche, entrée dans l’étude entre 30 et 75 ans. Ces participants sont des soignants : plus diplômés, mieux suivis médicalement et globalement en meilleure santé que la population générale. Transposer à la France demande donc une précaution supplémentaire, d’autant que le niveau de consommation de référence n’est pas le même — le communiqué rappelle que 65 % des adultes américains boivent une boisson sucrée quotidiennement. Si vous vous demandez dans quelle mesure ces résultats vous concernent, la réponse honnête est : en partie seulement.

Fructose et insuline en hypothèse, édulcorants hors du signal

Comment un liquide sucré agirait-il sur la muqueuse de l’estomac ? Les auteurs avancent des pistes sans en tester aucune : prise de poids, résistance à l’insuline, déséquilibres hormonaux, inflammation de bas grade, lésions de l’ADN, modification du microbiote digestif. Une analyse complémentaire retrouve par ailleurs une association entre l’apport total en fructose — celui de tous les aliments, pas seulement des boissons — et l’incidence de ce cancer, dans l’ensemble de la population étudiée et chez les femmes.

Ce détail oriente les hypothèses vers la charge en sucre plutôt que vers la forme liquide ou la boisson gazeuse en tant que telle. Il ne les valide pas : ces mécanismes sont cités en discussion, et le travail indique explicitement que le processus cancérogène n’a pas été exploré. Une piste plausible n’est pas un mécanisme démontré.

Reste le cas des boissons édulcorées, c’est-à-dire des sodas allégés. Aucune association n’est retrouvée entre leur consommation et l’incidence du cancer de l’estomac. Ce constat se lit pour ce qu’il est : dans ces cohortes, pour ce cancer, sur cette période, aucun signal n’a été détecté. Si vous cherchez ici un feu vert pour les sodas allégés, ces données n’en donnent pas. Ce n’est pas un résultat de sécurité, cela ne dit rien des autres organes ni des autres effets possibles, et la composition comme la consommation des produits édulcorés ont beaucoup changé depuis 1986. Absence de signal ne signifie pas absence de risque.

Trancher demandera des cohortes dépistées pour Helicobacter pylori et d’autres populations

L’essai randomisé, référence habituelle pour établir une causalité, est ici hors d’atteinte : on n’assigne pas des volontaires à boire du soda pendant trente ans. La réponse viendra donc d’ailleurs. Il faudrait des cohortes où le statut vis-à-vis d’Helicobacter pylori est connu pour tout le monde, une distinction systématique entre tumeurs du cardia et tumeurs situées ailleurs, des populations non blanches et des pays à forte incidence, et des approches génétiques du type randomisation mendélienne, qui exploitent des variants naturels pour approcher l’expérience impossible. Aucun calendrier n’a été annoncé.

Il faut aussi dire ce qui n’a pas pu être vérifié ici. Le texte intégral publié par Gastro Hep Advances n’était pas accessible au 27 août 2026 : la page renvoie une erreur d’autorisation, et l’article n’était encore indexé ni dans PubMed ni dans Europe PMC à cette date. Les chiffres repris dans cet article proviennent donc du communiqué de Mass General Brigham et de couvertures qui citent le texte. La liste exacte des variables d’ajustement, les résultats des catégories intermédiaires de consommation et les tests de tendance restent, à ce stade, invérifiables.

Un point est en revanche documenté : les financements. Le travail est soutenu par des subventions publiques américaines des National Institutes of Health et par un prix Stand Up to Cancer ; aucun financement industriel n’apparaît dans le communiqué. Pour le lecteur, l’état du dossier tient en peu de mots. Rien n’est renversé, une case s’ouvre. Le cancer de l’estomac reste un cancer d’infection et de conservation des aliments, en recul continu en France, auquel un candidat métabolique vient d’être ajouté — avec un premier résultat qui demande réplication. Toute question sur votre propre situation relève de votre médecin traitant ou d’un gastro-entérologue.

FAQ — boissons sucrées et cancer de l’estomac

Un verre sucré par jour multiplie-t-il vraiment par 2,5 le risque de cancer de l’estomac ?

C’est le rapport observé dans deux cohortes américaines : un risque instantané multiplié par 2,45 chez les consommateurs quotidiens par rapport aux plus faibles consommateurs, avec un intervalle de confiance à 95 % de 1,49 à 4,04. Ce chiffre décrit une association statistique dans une population observée, pas un effet démontré des boissons sur l’estomac. L’intervalle large signifie que le sur-risque réel pourrait être bien plus faible ou bien plus élevé que 2,45.

Combien de cas supplémentaires cela représente-t-il concrètement ?

Dans ces cohortes, 278 cancers pour plus de 3,2 millions de personnes-années donnent environ 8,7 cas pour 100 000 personnes et par an. Réparti selon le rapport de 2,45, cela correspond à un passage d’environ 7 à environ 17 cas pour 100 000 et par an, soit une dizaine de cas supplémentaires annuels pour 100 000 personnes. Ce calcul est un ordre de grandeur reconstitué à partir des chiffres publiés, il n’a pas été présenté ainsi par les auteurs.

Les sodas allégés sont-ils concernés par ce résultat ?

Aucune association n’a été retrouvée entre les boissons édulcorées et l’incidence du cancer de l’estomac dans ces deux cohortes. Ce constat vaut pour ce cancer précis, dans cette population et sur cette période de suivi. Il ne constitue pas une évaluation de sécurité des édulcorants et ne dit rien de leurs autres effets éventuels.

Quel est le premier facteur de risque du cancer de l’estomac ?

L’infection chronique par la bactérie Helicobacter pylori reste le principal facteur de risque identifié : elle multiplie le risque par 6, soit un poids nettement supérieur à celui observé pour les boissons sucrées. Les aliments conservés par salaison, la viande transformée, l’alcool à forte dose et le surpoids figuraient déjà parmi les facteurs alimentaires retenus avant ce travail. Les boissons sucrées n’y figuraient pas.

Ce résultat vaut-il pour la France ?

Il a été obtenu chez des infirmières et des professionnels de santé américains, majoritairement blancs, entrés dans l’étude entre 30 et 75 ans, et donc en meilleure santé que la population générale. Le niveau de consommation de référence diffère également : 65 % des adultes américains boivent une boisson sucrée chaque jour. En France, le cancer de l’estomac recule depuis 1990 et représente environ 6 500 nouveaux cas par an : 6 515 cas estimés pour 2023 en France métropolitaine, tous sexes confondus, d’après les registres Francim repris par le thésaurus national de cancérologie digestive.