Le 12 août 2026, la revue The Lancet Healthy Longevity a publié un essai français qui pose une question presque jamais testée : que se passe-t-il si l’on décide d’arrêter les statines après 75 ans ? Chez 1 160 personnes suivies trois ans par leur médecin généraliste, l’arrêt n’a pas été suivi d’une surmortalité. Le périmètre est étroit, et il commande toute la lecture : ces participants n’avaient jamais fait d’infarctus ni d’AVC, ne souffraient pas d’artériopathie et n’avaient jamais reçu de stent. L’essai ne dit donc rien des personnes qui prennent une statine après un accident cardiovasculaire. Ce guide détaille ce qui a réellement été montré, les deux résultats que les reprises oublient de citer, les critiques que des spécialistes adressent à ce travail, et la seule conduite à tenir : en parler à votre médecin, sans rien décider seul.
L’essai en clair : qui a été étudié, et comment
Un essai mené dans les cabinets de médecine générale
SITE/SAGA est un essai randomisé multicentrique, ouvert, pragmatique, de phase 3 et de non-infériorité : conçu non pour montrer qu’une stratégie est meilleure, mais pour vérifier qu’elle n’est pas nettement moins bonne. Il s’est déroulé dans 297 cabinets de médecine générale, là où se discutent aussi l’impact du mode de vie sur les risques cardiovasculaires. Promoteur : le CHU de Bordeaux ; financement : le ministère de la Santé (programme de recherche médico-économique 2014) ; enregistrement : NCT02547883. Aucun industriel n’y a pris part.
Qui pouvait participer, qui était exclu
Les participants avaient 75 ans ou plus et prenaient une statine depuis au moins un an — atorvastatine, rosuvastatine ou une autre molécule —, tous en prévention primaire stricte : aucun antécédent de maladie cardiovasculaire athéroscléreuse, ni infarctus du myocarde, ni AVC, ni artériopathie des membres inférieurs, ni stent. Étaient exclues les personnes dont l’espérance de vie était inférieure à trois mois, celles ayant un diagnostic de démence et celles porteuses d’une hypercholestérolémie familiale homozygote ou double hétérozygote : l’essai n’a rien testé dans ces situations. L’âge médian atteignait 80 ans (78-84), les femmes représentaient 775 des 1 160 participants (66,8 %), 342 étaient diabétiques (29,5 %) et 896 hypertendus (77,2 %).
Le tirage au sort a été déséquilibré, cinq personnes maintenues sous statine pour quatre invitées à l’arrêter : sur 1 180 randomisées, 1 160 ont été analysées, 639 en poursuite et 521 en arrêt. Inclusions du 15 juin 2016 au 7 janvier 2020, suivi de 36 mois.
Ce que l’essai a trouvé, et ce que « non-infériorité » veut dire
Le critère principal était la mortalité toutes causes à trois ans, avec une marge de non-infériorité fixée d’avance à 5 points de pourcentage. À 36 mois, on comptait 48 décès sur 604 personnes au statut vital connu en poursuite (7,9 %), contre 35 sur 484 à l’arrêt (7,2 %). Différence absolue : −0,68 %, intervalle de confiance à 95 % de −3,95 % à +2,60 %.
Trois effectifs circulent sans qu’aucun soit erroné : 1 180 personnes tirées au sort, 1 160 analysées, 1 088 (604 + 484) avec une donnée de survie à trois ans, les manquantes ayant été traitées par imputation multiple.
La non-infériorité est donc atteinte : la borne haute de l’intervalle reste sous la marge. Cela ne veut pas dire équivalence : ce même intervalle reste compatible avec un excès de mortalité de 2,6 points à l’arrêt, que 1 160 personnes suivies trois ans ne permettaient pas d’exclure. « Pas de différence observée » n’est pas « pas de différence », et n’est en aucun cas une recommandation.
Sur les événements cardiovasculaires, aucune différence significative n’est apparue, mais les valeurs rapportées vont toutes dans le même sens : 1,4 % d’infarctus en poursuite contre 2,1 % à l’arrêt selon le professeur Robert Storey, 3,1 % contre 3,8 % d’événements cardiovasculaires majeurs selon le résumé de congrès français. Ces écarts ne plaident pas pour l’arrêt — et les maladies cardiaques restent la première cause de mortalité mondiale.
Les auteurs ont posé eux-mêmes la limite : « Cette étude ne signifie pas que les patients âgés sans antécédent de maladie cardiaque ou d’AVC devraient systématiquement arrêter leurs statines : la décision de poursuivre ou d’arrêter un traitement par statine à un âge avancé doit relever d’un processus de décision partagée et individualisée. »
| Ce qui a été mesuré | Groupe arrêt | Groupe poursuite |
|---|---|---|
| Décès à 3 ans | 35 sur 484 (7,2 %) | 48 sur 604 (7,9 %) |
| Infarctus | 2,1 % | 1,4 % |
| Événements cardiovasculaires majeurs | 3,8 % | 3,1 % |
| LDL-cholestérol à 3 mois | 1,15 → 1,71 g/L | stable, environ 1,1 g/L |
Effectifs : 639 personnes tirées au sort en poursuite, 521 en arrêt ; 604 et 484 avec un statut vital à 36 mois. Aucun écart de mortalité ni d’événements cardiovasculaires n’atteint le seuil de signification statistique.
Le revers du résultat : un cholestérol qui bondit, une qualité de vie inchangée
La première conséquence de l’arrêt est biologique, et rapide : trois mois plus tard, le LDL-cholestérol — la fraction du cholestérol qui se dépose dans la paroi des artères — était passé en moyenne de 1,15 à 1,71 g/L, soit 115 à 171 mg/dL, près de 50 % de hausse. Il est resté stable autour de 1,1 g/L chez ceux qui ont poursuivi. Cette valeur vient du communiqué des auteurs et d’un résumé de congrès de 2025, non du résumé officiel. Faire baisser son LDL passe aussi par l’assiette, comme le rappellent les bienfaits du régime méditerranéen sur la santé.
Le résultat le plus contre-intuitif est ailleurs, et presque personne ne le cite : l’arrêt n’a apporté aucun gain de qualité de vie, ni fait reculer aucun symptôme attribué aux statines. « Les auteurs soulignent clairement que l’arrêt d’une statine n’a pas amélioré la qualité de vie ni réduit les symptômes qui pourraient être considérés comme des effets secondaires des statines », relève le professeur Robert Storey (université de Sheffield).
Les effets indésirables rapportés sont d’ailleurs quasi superposables : 461 sur 631 (73,1 %) en poursuite, 390 sur 527 (74,0 %) à l’arrêt. L’argument le plus répandu chez ceux qui, à 80 ans, redoutent les effets secondaires des statines — « j’arrête et je me sentirai mieux » — ne trouve aucun appui ici. Le confort de vie se joue ailleurs : une alimentation de type méditerranéen chez les personnes âgées a, elle, été associée à une vie plus longue.
Prévention primaire, prévention secondaire : la distinction qui change tout
La prévention primaire traite un facteur de risque — ici un cholestérol élevé — chez une personne qui n’a jamais fait d’accident cardiovasculaire. La prévention secondaire s’adresse à celle qui en a déjà fait un : infarctus du myocarde, AVC, accident ischémique transitoire, stent, artériopathie. D’un côté on évite un premier événement ; de l’autre, la récidive dans une artère abîmée par l’athérosclérose, le dépôt de plaques qui rétrécit les vaisseaux. La même logique vaut pour l’hypertension artérielle, que l’on peut prévenir.
SITE/SAGA n’a inclus que le premier groupe ; le second était exclu par construction, et l’essai ne dit rien de sa situation. Le professeur Bryan Williams, de la British Heart Foundation, l’a rappelé : « Ces résultats ne concernent pas les millions de personnes qui prennent une statine, en particulier celles ayant un antécédent d’infarctus, d’AVC ou d’une autre maladie cardiovasculaire qui les expose à un risque élevé. Toute décision de modifier ou d’arrêter une statine ne doit être prise qu’avec votre médecin. »
Chez ces patients-là, le niveau de preuve est pourtant l’un des plus solides de la médecine. La méta-analyse de la Cholesterol Treatment Trialists’ Collaboration (The Lancet, 2 février 2019, 28 essais, 186 854 participants) associe chaque millimole par litre de LDL en moins à 21 % d’événements vasculaires majeurs en moins, à tout âge. « Ces résultats ne doivent pas être interprétés comme la preuve que les statines ne sont plus bénéfiques. Au contraire : pour les millions de patients qui en prennent, ce sont des médicaments qui sauvent des vies », insiste Bryan Williams. Et le tabac reste, lui aussi, un facteur de risque cardiovasculaire majeur dans les deux situations.
N’arrêtez jamais un traitement seul
Une statine, comme tout traitement de fond, ne s’interrompt pas de sa propre initiative. Dans cet essai, l’arrêt était décidé et suivi médicalement, chez des personnes précisément sélectionnées. Rappelez-vous trois faits : le cholestérol remonte d’environ 50 % en trois mois après l’arrêt ; si vous avez déjà fait un infarctus ou un AVC, ce résultat ne vous concerne pas ; et l’arrêt n’a fait disparaître aucun symptôme chez les participants. Parlez-en à votre médecin traitant avant toute décision.
Ce que l’essai ne prouve pas : quatre critiques nommées
Première critique, la plus lourde : la puissance statistique s’est effondrée. Le recrutement a atteint environ la moitié de la cible et la mortalité observée s’est révélée deux fois plus faible qu’attendu, souligne le docteur Carlos Guijarro, ancien président de la Société espagnole d’artériosclérose. Sur les 521 personnes du groupe arrêt, 388 seulement ont complété les trois ans : un essai qui compte moins d’événements que prévu perd sa capacité à détecter une différence réelle.
Deuxième critique : l’essai est jugé trop petit et trop court, son critère principal discuté. « L’étude était trop petite et le suivi trop court pour se faire une idée claire des bénéfices du traitement par statine », estime le professeur Robert Storey. Avec la professeure Borislava Mihaylova (université d’Oxford), il juge la mortalité toutes causes peu pertinente comme critère principal, là où les événements cardiovasculaires auraient été plus parlants.
Troisième critique : le recrutement a été difficile, beaucoup de patients refusant d’arrêter un traitement jugé utile — l’échantillon pourrait être peu représentatif. Quatrième critique : plus de la moitié des participants avaient dépassé 80 ans, avec un risque élevé de mourir d’une cause sans rapport avec le cœur, ce qui dilue tout effet mesurable — à cet âge, les leviers pour vivre plus longtemps ne se résument pas à une ordonnance.
Ces réserves n’autorisent pas l’excès inverse : « Cela ne doit pas être interprété — et le risque est extrême — comme la preuve que les statines cesseraient d’être efficaces à 80 ans », prévient Carlos Guijarro. Le premier auteur, le professeur Fabrice Bonnet (CHU de Bordeaux), le reconnaît : « C’est une population spécifique — je crois que c’est le point principal — et cela doit être confirmé dans d’autres populations. »
Ce que disent aujourd’hui les recommandations, et ce que cet essai peut y changer
Cet essai ne renverse aucune recommandation forte : il documente une zone grise. Les recommandations européennes de prévention cardiovasculaire (ESC, 2021) ne classent la statine en prévention primaire au-delà de 70 ans qu’en classe IIb — « peut être envisagé », le niveau le plus faible. La méta-analyse de référence précise elle-même que la preuve est moins directe après 75 ans chez les personnes sans maladie vasculaire connue : 14 483 de ses participants seulement, soit 8 %, dépassaient cet âge — c’est ce trou que SITE/SAGA comble en partie.
D’autres traitements au long cours se réévaluent ainsi avec l’âge, dans l’ostéoporose après 60 ans comme ailleurs. Une seconde équipe française va dans le même sens : sur les données de l’Assurance maladie, elle a comparé 535 813 personnes de 80 ans et plus sans antécédent cardiovasculaire ayant arrêté leur statine en 2017 à 1,38 million l’ayant poursuivie — 3,3 % contre 3,7 % d’événements cardiovasculaires majeurs à deux ans, 4,7 % de mortalité de part et d’autre. Ce travail de congrès (Emois, mars 2026) n’est pas encore publié ni relu par des pairs.
Une cohorte espagnole de 46 864 personnes de 75 ans et plus n’avait, elle, retrouvé de bénéfice en prévention primaire que chez les diabétiques de 75 à 84 ans. À l’inverse, des données danoises associent l’arrêt à davantage d’infarctus et à une hausse de l’ordre de 20 % de la mortalité cardiovasculaire, selon la fiche Statines de RecoMédicales, à un niveau de preuve inférieur. Les facteurs de risque d’hypertension artérielle entrent aussi dans la balance.
Aucune position française spécifique sur l’arrêt des statines après 75 ans n’a pu être consultée à la source : les repères cités ici sont européens et belges. Le commentaire éditorial de la même revue, cité par STAT News, cadre la déprescription des statines : « La déprescription ne doit pas être confondue avec un nihilisme thérapeutique. » Son titre résume le reste du débat : changer la conversation, pas la règle par défaut.
Arrêter les statines après 75 ans : en parler à votre médecin, et ne rien décider seul
Faut-il continuer sa statine ? Chez les personnes âgées, la question mérite une consultation dédiée, pas une décision solitaire. Ce qu’il est utile de demander :
- Suis-je en prévention primaire ou secondaire : ai-je déjà eu un infarctus, un AVC, un stent ?
- Quel est mon LDL-cholestérol aujourd’hui, et quel objectif vise-t-on ?
- Ai-je un diabète, une hypertension, une maladie rénale qui change la donne ?
- Combien de médicaments est-ce que je prends chaque jour, et lesquels réévaluer ?
- Quand cette prescription sera-t-elle revue, et sur quels critères ?
Votre médecin, lui, met en balance vos antécédents, un éventuel diabète, vos autres traitements — la polymédication est un enjeu réel après 80 ans —, votre espérance de vie et vos préférences ; les recommandations européennes proposent même une échelle de risque propre aux plus de 70 ans, SCORE2-OP. C’est la décision médicale partagée que réclament les auteurs, dont la conclusion tient en une ligne : « Ces résultats plaident pour une décision individualisée quant à l’arrêt des statines chez les personnes âgées. »
Quelle que soit l’issue de cette discussion, quelques leviers restent vrais : ne pas fumer, faire contrôler sa tension, bouger — certains sports sont particulièrement adaptés aux personnes âgées — et soigner son assiette.
Sur ce dernier point, l’alimentation équilibrée des personnes âgées répond à des besoins que ne couvre pas un simple régime « sans gras ».
Et si votre tension entre dans le tableau, mesurer sa pression artérielle à la maison donne à votre médecin des repères plus fiables qu’une mesure isolée au cabinet.
Quand consulter ?
Prenez rendez-vous avec votre médecin traitant si vous vous interrogez sur l’intérêt de poursuivre votre statine ; si vous ressentez sous traitement des douleurs ou une faiblesse musculaires inhabituelles, ou si vos urines deviennent foncées ; si vous prenez plus de cinq médicaments par jour sans bilan récent ; ou si vous avez arrêté votre traitement de vous-même. Appelez le 15 sans attendre devant une douleur thoracique, une faiblesse d’un côté du corps, une déformation du visage ou un trouble de la parole.
L’essentiel à retenir
- L’essai français SITE/SAGA n’a porté que sur des personnes de 75 ans et plus en prévention primaire stricte : ni infarctus, ni AVC, ni artériopathie, ni stent dans leurs antécédents.
- À trois ans, 7,2 % de décès à l’arrêt contre 7,9 % en poursuite : la non-infériorité est atteinte, mais l’intervalle de confiance reste compatible avec un excès de mortalité de 2,6 points.
- Le LDL-cholestérol a bondi d’environ 50 % en trois mois chez ceux qui ont arrêté, passant de 1,15 à 1,71 g/L.
- L’arrêt n’a amélioré la qualité de vie ni fait reculer les symptômes attribués aux statines : l’argument « je me sentirai mieux » ne tient pas.
- Les auteurs eux-mêmes écartent toute règle générale d’arrêt : la décision doit être individualisée et partagée avec votre médecin.
FAQ — Statines et grand âge
Peut-on arrêter ses statines après 75 ans ?
Aucune étude ne permet de le conclure. L’essai français SITE/SAGA a seulement observé, chez des personnes de 75 ans et plus sans antécédent cardiovasculaire, l’absence de surmortalité à trois ans après l’arrêt. Ses auteurs écrivent que ce résultat n’invite pas à arrêter systématiquement : la décision revient à votre médecin, avec vous.
Quelle différence entre prévention primaire et prévention secondaire ?
La prévention primaire traite un facteur de risque chez une personne qui n’a jamais fait d’accident cardiovasculaire. La prévention secondaire concerne celle qui a déjà eu un infarctus, un AVC, un stent, une artériopathie. L’essai n’a inclus que le premier groupe ; pour le second, le bénéfice reste solidement établi.
Que devient le cholestérol quand on arrête une statine ?
Il remonte vite. Dans l’essai, le LDL-cholestérol moyen du groupe arrêt est passé de 1,15 à 1,71 g/L en trois mois, soit 115 à 171 mg/dL : environ 50 % de hausse. Chez ceux qui ont poursuivi, il est resté stable autour de 1,1 g/L.
Arrêter une statine fait-il disparaître les douleurs musculaires ?
C’est le résultat le plus contre-intuitif de l’essai : non. L’arrêt n’a apporté aucun gain de qualité de vie ni de baisse des symptômes attribués aux statines, les effets indésirables étant rapportés dans des proportions quasi identiques. Des douleurs musculaires inhabituelles justifient une consultation, jamais un arrêt décidé seul.
Faut-il encore traiter le cholestérol à 80 ans ?
Il n’existe pas de réponse unique. Les recommandations européennes de 2021 ne classent la statine en prévention primaire au-delà de 70 ans qu’en classe IIb, soit « peut être envisagé ». Une cohorte espagnole de 46 864 personnes n’a retrouvé de bénéfice que chez les diabétiques de 75 à 84 ans. À réévaluer avec votre médecin.
Ce guide d’information générale ne constitue ni un diagnostic, ni une prescription : seul un professionnel de santé peut évaluer votre situation et décider, avec vous, de la conduite à tenir.
